Sur le marché européen, la combinaison du RGPD, de NIS2, de DORA et des futures certifications EUCS fait du cloud souverain un sujet désormais central pour les directions data, IT et métiers. En France comme dans le reste de l’UE, le cloud souverain devient un levier pour sécuriser les données critiques tout en respectant les lois européennes et en maîtrisant les risques liés aux réglementations extraterritoriales comme le Cloud Act.

Qu’est‑ce que le cloud souverain en Europe ?
Un cloud souverain désigne un environnement de cloud computing dans lequel les données, les applications et les opérations sont soumis exclusivement au droit d’un pays européen (France, Allemagne, etc.) ou de l’Union européenne, sans exposition aux juridictions non européennes. L’objectif n’est pas seulement d’héberger les données en Europe, mais de garantir une protection juridique et opérationnelle forte, limitant l’accès aux données à des acteurs soumis au cadre réglementaire européen.
Concrètement, un cloud souverain européen repose sur trois piliers : localisation des données dans l’UE, contrôle européen de l’infrastructure et des opérations (administration, support, supervision) et conformité à des référentiels exigeants comme SecNumCloud, ISO 27001, HDS ou, demain, le schéma de certification européen EUCS. C’est ce socle qui permet aux entreprises françaises et européennes d’aligner leurs plateformes data et analytics avec les exigences de conformité, de cybersécurité et de souveraineté.
Un contexte géopolitique marqué par les États‑Unis et l’extraterritorialité
Les États‑Unis jouent un rôle central dans le débat européen sur le cloud souverain, notamment à cause de l’extraterritorialité de leurs lois comme le Cloud Act, qui permet aux autorités américaines de demander l’accès à des données détenues par des fournisseurs soumis au droit US, même si ces données sont stockées dans l’Union européenne. Pour une entreprise française ou européenne, cela crée une zone de risque juridique : utiliser des clouds opérés par des acteurs américains implique potentiellement une exposition à des demandes d’accès qui peuvent entrer en tension avec le RGPD et les exigences européennes en matière de protection des données.
Ces enjeux alimentent des tensions plus larges entre la stratégie de souveraineté numérique européenne et la politique américaine, qui vise à conserver un accès large aux données pour des raisons de sécurité nationale et de compétitivité technologique. En réponse, l’UE renforce ses propres instruments (EUCS, NIS2, DORA, débats autour d’accords de transfert de données) et pousse les organisations à arbitrer plus finement entre clouds souverains, clouds de confiance et clouds d’hyperscalers US, en fonction de la sensibilité des données et des risques géopolitiques associés.
Des offres variées : de l’écosystème souverain français aux hyperscalers
Le marché du cloud souverain et du « cloud de confiance » s’est fortement structuré en France et en Europe, avec une grande diversité d’acteurs et de modèles. On retrouve d’abord des acteurs souverains européens comme OVHcloud, 3DS Outscale, NumSpot, Oodrive et Scaleway ou Cloud Temple, qui combinent datacenters en Europe, contrôle capitalistique européen et alignement sur des référentiels comme SecNumCloud.
À côté de ces pure players, de nouveaux modèles hybrides émergent pour concilier innovation et exigences de souveraineté : S3NS, co‑entreprise entre Thales et Google Cloud, propose par exemple un « cloud de confiance » basé sur la technologie Google Cloud, avec une offre PREMI3NS de cloud public qualifiée SecNumCloud 3.2 par l’ANSSI. Ce type d’offre cible en priorité les organisations françaises et européennes souhaitant bénéficier des services avancés d’un hyperscaler tout en s’inscrivant dans un cadre de souveraineté renforcé.
Les hyperscalers internationaux adaptent eux aussi leur stratégie au marché européen : AWS a lancé début 2026 l’AWS European Sovereign Cloud, un environnement cloud indépendant, physiquement et logiquement séparé des autres régions AWS, situé dans l’UE, opéré par des résidents de l’UE et conçu pour répondre aux exigences les plus strictes de souveraineté. Cette offre vise notamment les secteurs régulés en Europe (administrations, santé, finance, industrie) qui souhaitent conserver la richesse de l’écosystème AWS tout en limitant leur exposition juridique hors UE.
Enfin, Bleu, co‑entreprise d’Orange et de Capgemini, illustre le modèle du cloud de confiance basé sur la technologie Microsoft : l’objectif est de proposer en France des services Microsoft 365 et Azure dans une infrastructure indépendante, opérée sur le territoire français, visant la qualification SecNumCloud 3.2, et adressant les besoins de l’État, des collectivités, des hôpitaux et des opérateurs d’importance vitale ou de services essentiels. Orange Business a d’ailleurs annoncé migrer une large partie de son propre SI vers Bleu, signal fort pour le marché français.
Pour les organisations françaises et européennes, ce paysage mêlant clouds souverains, clouds de confiance et clouds souverains d’hyperscalers impose une analyse fine des usages (data, IA, analytics, workloads critiques), des contraintes réglementaires et des risques d’exposition juridique.

Quels enjeux pour nos clients ?
ActinVision, en tant qu’expert data basé en France et engagé sur le marché européen, accompagne ses clients dans la définition et la mise en œuvre de plateformes data, analytics et IA compatibles avec les nouveaux impératifs de souveraineté. Pour les acteurs publics, les OIV/OSE et les secteurs régulés (santé, finance, énergie, transport…), le passage à un cloud souverain n’est plus seulement une question d’hébergement en Europe, mais un choix stratégique structurant qui impacte la gouvernance de la donnée, les architectures techniques et les relations avec les fournisseurs.
Concrètement, cela implique de cartographier les données sensibles (personnelles, de santé, financières, industrielles) et de définir, pour chaque catégorie, le niveau de souveraineté attendu et les contraintes associées. Il s’agit ensuite de segmenter les workloads : identifier ce qui doit impérativement être déployé sur des infrastructures qualifiées (SecNumCloud, HDS, etc.), ce qui peut rester sur des clouds généralistes, et ce qui peut tirer parti d’offres hybrides comme S3NS, Bleu ou l’AWS European Sovereign Cloud.
Dans le même temps, les exigences NIS2, DORA et RGPD doivent être intégrées dès la conception des architectures data et analytics : choix des providers, clauses contractuelles, supervision des risques, auditabilité et traçabilité. Enfin, la mise en place d’architectures hybrides ou multicloud doit permettre d’orchestrer l’ensemble de ces briques tout en conservant une gouvernance data unifiée et cohérente à l’échelle européenne.
Coûts, services et impact FinOps : le cloud souverain change‑t‑il la donne ?
Sur le papier, les services proposés par les clouds souverains et de confiance couvrent de plus en plus le spectre classique IaaS / PaaS (compute, stockage, réseau, bases de données managées, services de sécurité, parfois analytics et IA), mais l’étendue et la maturité de ces catalogues restent encore en deçà des grands hyperscalers généralistes pour certains services très avancés. Les offres de type S3NS, Bleu ou AWS European Sovereign Cloud cherchent justement à réduire cet écart en combinant exigences de souveraineté (qualification SecNumCloud, gouvernance européenne, isolation opérationnelle) et accès à des briques technologiques issues des catalogues Google Cloud, Microsoft Azure ou AWS.
Du point de vue d’ActinVision, la question n’est pas seulement de comparer des prix au kilo‑octet ou au vCPU, mais d’évaluer le couple « coût / valeur data » : quelles capacités analytiques, IA et gouvernance des données sont réellement disponibles dans un cloud souverain donné, et avec quel impact sur la rapidité de mise en œuvre, la maintenabilité et l’adoption par les équipes métier. Côté coûts, les clouds souverains ou de confiance se situent généralement au‑dessus des clouds publics standards pour des services comparables, en raison des contraintes supplémentaires (certifications, sécurité renforcée, isolation, gouvernance locale) et de volumes plus faibles, tandis que les architectures multicloud combinant hyperscalers et clouds souverains complexifient la gestion des dépenses et renforcent le besoin d’une pratique FinOps structurée.
En pratique, il s’agit donc de construire, cas d’usage par cas d’usage, une segmentation claire : accepter un surcoût souverain là où le risque data / réglementaire le justifie, capitaliser sur les infrastructures standards pour le reste, et outiller le pilotage des coûts dans un contexte hybride / multicloud afin que la souveraineté devienne un levier stratégique de la plateforme data, et non un simple facteur d’inflation budgétaire.
Et vous, où en êtes‑vous dans votre réflexion ?
Au‑delà des effets d’annonce, une question clé se pose à chaque DSI, CDO ou RSSI : le cloud souverain est‑il aujourd’hui une priorité explicite de votre stratégie data et analytique, ou seulement une contrainte à traiter projet par projet ? Vos choix d’architecture (plateformes data, IA, BI, stockage, gouvernance) intègrent‑ils déjà les scénarios d’exposition juridique, de criticité des données et de conformité à NIS2, DORA et au RGPD, ou restent‑ils largement pilotés par le seul triptyque coût / délai / performance ?
En d’autres termes : si vous deviez demain justifier vos choix technologiques devant un régulateur, un conseil d’administration ou un client stratégique, pourriez‑vous démontrer que la souveraineté de vos données critiques a été pensée, arbitrée et documentée, et non simplement subie ? Si la réponse n’est pas clairement « oui », c’est peut‑être le moment d’inscrire le cloud souverain comme un axe structurant de votre stratégie data… et d’ouvrir la discussion avec vos partenaires technologiques et data pour construire cette trajectoire.
Définitions
Cloud souverain
Il désigne un environnement cloud dont l’infrastructure et l’exploitation sont situées dans les frontières juridiques d’un pays ou d’une région (par exemple la France ou l’Union européenne) et soumis exclusivement à ce cadre. L’accent est mis sur l’autonomie juridique et opérationnelle : données hébergées localement, opérateur de droit local, limitation (voire exclusion) de l’exposition à des lois extraterritoriales comme le Cloud Act.
Cloud de confiance
En France, cette notion renvoie à des offres répondant à un niveau de sécurité et de conformité renforcé, en particulier via la qualification SecNumCloud de l’ANSSI, tout en pouvant s’appuyer sur des technologies d’hyperscalers (Google, Microsoft, etc.). Un cloud de confiance garantit un très haut niveau de protection des données (technique, organisationnelle et juridique), mais ne se confond pas forcément avec la souveraineté stricte au sens territorial ou capitalistique ; c’est un compromis entre innovation de grands catalogues cloud et exigences de sécurité et de conformité françaises / européennes.
Hyperscalers « souverains »
Il s’agit d’offres spécifiques d’hyperscalers (AWS, Microsoft, Google…) conçues pour répondre aux demandes européennes de souveraineté, par exemple l’AWS European Sovereign Cloud, les offres « Sovereign Cloud » de Google, ou les partenariats de type S3NS (Thales x Google) et Bleu (Orange / Capgemini x Microsoft). Ces offres reposent sur des engagements renforcés en matière de résidence des données, d’isolement opérationnel, de gouvernance européenne et parfois de contrôle local du code et des opérations, tout en restant basées sur les technologies et les modèles économiques des hyperscalers d’origine.